Bien qu’il soit très aisé pour nous de bitcher des gens illustres,
nous sommes des gens de bon aloi, et il nous répugne de ne pas donner
au commun des mortels une dose équivalente d’attention malsaine.
Pourquoi, nous direz-vous, est-ce que nous ne pourrions pas nous faire
bitcher nous aussi, malgré le fait que nous soyons les quidams les
plus parfaits et de sombres inconnus? Un bon point! Effectivement, les
inconnus ont aussi le droit d’être tournés en ridicule par
les experts en fiel que nous nous targuons d’être devenus. Voici
pourquoi nous avons décidé de vous offrir ce mois-ci une
petite panoplie de commentaires désobligeants à souhait à
propos de gens absolument nowhere, et donc que vous ne connaissez pas non
plus (mais vous pouvez les connaître, si vous tombez amoureux d’eux,
car nous vous indiquerons où les dégoter, et, si le coeur
vous en dit, vous pourrez à votre tour aller les insulter d’homme
à homme).
SPÉCIMEN #1
La Frôleuse
du métro Jarry. Cela fait trois ou quatre fois déjà
que notre pauvre Rastaquouère se trouve plus ou moins agressé
sensuellement par une personne d’âge mûr et de sexe féminin
qui hante silencieusement les couloirs et les quais de la très design
station de métro Jarry afin de s’y frotter littéralement.
En effet, cette aguicheuse personne, même lorsque les wagons ne sont
pas pleins à craquer, entre, et vient se planter, ou s’asseoir,
carrément à-côté d’un citoyen probe et honnête
tel que le Rastaquouère. Ce dernier, d’ailleurs, se pose la seule
question intelligente en la circonstance, c’est-à-dire: aurait-elle
un oeuf vibratoire européen dans le vagin tandis qu’elle rôde
ainsi sur son terrain de chasse, et, dès qu’elle a repéré
une proie de choix telle que notre adoré patron, l’actionnerait-elle,
ou le mettrait-elle à une intensité supérieure, à
l’aide de la télécommande qu’elle tient fermement cachée
dans son sac à main? Le Rastaquouère est persuadé
que c’est là la pure vérité, car il a cru discerner,
lors de ses rencontres du troisième type avec la suspecte, des expressions
de plaisir très subtiles et impossible à remarquer pour l’oeil
moins habitué des néophytes. Que cherche donc cette poule
solitaire, comme dirait le Français? Est-ce une maniaque? Commettrait-elle
un crime, un attentat. Non pas que le Rastaquouère ait peur d’une
quadragénaire dérangée: il en a vu d’autres en Afrique
et en Amazonie. Seulement, il voudrait pouvoir prévoir le coup si
jamais la poule lui saute dessus à bras raccourci avec son oeuf
vibratoire bien inséré. Philosophiquement parlant, demandons-nous
un instant lequel des deux à été là en premier:
l’oeuf ou la poule? la poule ou l’oeuf? Peut-être les deux?
SPÉCIMEN #2
Le Mathématicien
du Stade. Si jamais vous passez par la rue Sherbrooke tôt un samedi
matin en vous rendant au métro Viau, prenez un raccourci en diagonale
à travers le petit parc qui est juste derrière la Tour du
funiculaire, et là, en plein mois de juillet, en pleines grandes
vacances, à sept heures A.M., un samedi, sous un ciel pas tellement
ensoleillé qui plus est, vous découvrirez la chose la plus
weird et la plus bizarre qui se puisse concevoir: un jeune homme aux cheveux
noirs, en chemise Polo, assis dans l’herbe à un endroit qui n’est
même pas joli, et qui est en train de faire un difficile devoir de
mathmatiques (ou physique ou whatever). Franchement, bon Dieu de merde,
qui est ce con? Ça n’a pas de bon sens! A-t-on déjà
vu quelqu’un étudier dans un endroit si « pas rapport »,
et à une heure si matinale, et à un moment si inapproprié
de l’année? On en perdrait son latin pour moins que ça. Malheureusement,
nous, d’habitude, quand on n’a pas de rendez-vous au métro Viau
à sept heures trente du matin pour aller à la campagne, on
ne se lève pas avant dix ou onze heures A.M., autrement dit: pas
avant que la NUIT ne soit terminée. Ainsi, donc, lorsque nous sillonnons
accidentellement le « pays matutinal » de l’aube, ses indigènes
(singuliers autochtones frais et dispos dès le chant du coq) nous
subjuguent parce que leurs moeurs et coutumes sont si différentes
des nôtres que nous avons l’impression d’être en safari cosmique
sur Ganymède ou n’importe quelle autre lune de Jupiter.
SPÉCIMEN #3
La Nazie de la Propreté.
Notre gentil pupille Junior travaille de temps à autres, bénévolement,
pour bien paraître, dans un sympathique petit bureau d’architecte
lui-même sis dans un édifice abritant également le
CLSC des Faubourgs, ainsi que quelques lofts anonymes. Dans ce petit monde
parallèle, il y a une femme complètement gaga, préposée,
si l’on peut dire, à la récolte des chèques de loyer
(commerciaux et résidentiels), et qui ambitionne à un point
tel qu’elle se sent investie de la mission générale du maintien
de la propreté des lieux. Junior n’a rien contre ceci, évidemment,
mais la femme en question pousse le zèle si loin qu’elle interdit
au pauvre bambin de disposer d’un minuscule cendrier - assez beau, de style
européen, avec une bannière imprimée dessus, une bannière
d’un produit qui n’existe pas ici, mais qui, rassurez-vous, existe en Europe
- dans la cage d’escaliers de service où il descend sept fois par
jour pour griller paisiblement une clope. À côté de
toutes les infirmières du CLSC qui boucanent à coeur de jour
tout près des malades, et à côté des héroïnomanes
affalés dans le hall d’entrée en fumant du hasch et en prenant
leur métadone, le petit cendrier de Junior semble bien inoffensif,
d’autant plus que c’est là une initiative qu’il a lui-même
prise plutôt que de jeter ses « botches » carrément
par terre dans le parking. Autre chose: le patron de Junior, au tout début,
lorsque les toilettes n’avaient pas encore été inventées,
au lieu d’avoir à aller pisser au CLSC chaque fois qu’il avait envie
- et de se pisser sur les arpions à cause des «blacklights»
installés pour que les héroïnomanes de tout à
l’heure ne puissent pas trouver leurs veines -, un jour, est allé
pisser dehors, dans un coin du stationnement, comme Papou quand il sort
aux Foufs, et, malheureusement, la Nazie de la Propreté l’a vu faire.
Sur le moment elle n’avait qu’une expression de dégoût incommensurable,
mais, le soir venu, lorsque le patron en question sortait du bureau pour
rentrer chez lui, il la vit à son tour s’affairant à éliminer
toute trace de l’illicite pisse en déversant solennellement le contenu
d’une énorme chaudière d’eau bouillante préparée
depuis vingt minutes par ses soins hystériques. La célèbre
interjection, « ’Chu pas un cheval, stie! », a alors été
proférée par l’auteur (pas moi: l’auteur de la pisse). Il
va sans dire que ce geste d’aller pisser à cet endroit avait pour
but politique d’accélérer la construction des toilettes,
parce que c’est la Nazie qui est porte-parole du proprio et qui influe
donc sur les prises de décision de ce dernier. Bref, cette gonzesse
est cinglée; jadis, dans sa tendre enfance, au Couvent des Soeurs
Grises, ses consoeurs de classe l’appelaient affectueusement «la
P’tite Boss des Bécosses» ou «la Cheftaine». Ils
l’haïssent tous, au bureau, même les héroïnomanes.
SPÉCIMEN #4
Le Chevalier de la
Croisade Universelle. C'est Nancy qui m'a raconté que l'un de ses
potes, un Français (comme quoi nous ne sommes pas les seuls à
disposer de l'un d'entre eux), avait vécu quelques mois à
Montréal et avait visité le Festival de Jazz. Quand il a
voulu quitter le périmètre du site, des agents de sécurité
qui l'ont aperçu lui ont demandé de jeter sa bière
ou de la finir avant de sortir, et là, il paraît que le gars
a flippé complètement. Quel était cet atroce pays
d'abominables fascistes nazifiants? - De quel droit empêchait-on
cet honnête citoyen d'aller boire sa bière où il le
voulait, quant il le voulait, et à l'heure où il voulait?
Ce fut trop pour lui, semble-t-il. État policier! Régime
de droite! Chaque expression conne y est apparemment passée. Et
ce jour-là, il décida de quitter le Québec. Il s'est
acheté un billet pour Rio, et il est parti, en disant à Nancy:
«Vois-tu, dans mes voyages je cherche le pays idéal où
l'on respecte les droits de l'homme, mais je viens de comprendre que ce
n'était pas ici.» Wow! Stop the press! J'en suis littéralement
figé. Moi qui croyais que ce gars n'était qu'un petit énervé
de plus, ne pouvant supporter l'autorité, mais je m'étais
si totalement gouré que j'en resté pantois: ce gars a une
Quête! c'est le chevalier Galahad! le Croisé moderne! le héraut
de la Liberté et de la Tolérance! le Champion du Royaume
Idéal. C'est pour nous tous qu'il fait ce qu'il fait: il cherche
le Pays Parfait, et, lorsqu'il l'aura trouvé, il nous invitera tous!
Hosannah!
Ce garçon
s'est fixé un but si glorieux et utopique que je viens de lui écrire
une chanson, et il est le Templier Céleste d'un Monde Meilleur.
Voici la chanson:
Il va
Il cherche le
soleil
Il rêve
de merveilles
Il croit
Qu'il y a quelque
part
Un pays
Pour l'amour
Et qu'il pourra
le voir
Une colombe
Est partie en
voyage
Je vais demander
à Céline de l'interpréter. Nous allons brailler dans
nos barbes comme des madeleines. Quel messie que ce garçon! Je me
demande même si, là-bas, au Brésil, lorsqu'il se sera
fait voler son passeport et qu'il sera retenu dans une cellule crasseuse,
dans un poste de police militaire, où règne la corruption,
il ne se dira pas: « Ouais, au fond, j'étais bien avec ma
bière, sur le périmètre du site du Festival, et dont
le seul inconvénient est qu'il faut se limiter aux rues Saint-Urbain
à l'est, Bleury à l'ouest, Ontario au nord et Sainte-Catherine
au sud. » Mais bon, à chacun sa Quête.
David
Pêle-Mêle
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